La Colombie est devenue une destination prisée des touristes. Depuis la signature d’un accord de Paix avec les FARC [1], le pays longtemps associé au narcotrafic et à la violence, semble être sur le chemin du retour à la normale. Mais à quelques encablures des sentiers touristiques, la tranquillité est loin d’être revenue ; depuis la signature de l’accord en 2016, 700 militants sociaux et environnementaux ainsi que 150 guérilleros démobilisés ont été assassinés. Alors que le pays s’ouvre aux investissements, le modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles est remis en cause pour ses conséquences sociales et environnementales désastreuses.

En 2018, plus de 12.000 Belges ont visité la Colombie [2]. En dix ans, le nombre de touristes y a été multiplié par 7, passant d’environ 600.000 visiteurs en 2007 à plus de 4,2 millions en 2018 [3]. Le pays ne manque en effet pas de lieux paradisiaques à offrir aux touristes en mal d’aventure : forêt amazonienne, parcs naturels, glaciers, fleuves et rivières, plages de sable blanc bordées de forêts tropicales.

Mais l’histoire de la Colombie est traversée par une violence politique endémique liée à un conflit pour l’appropriation des terres et l’exploitation des immenses ressources de ce pays grand comme deux fois la France. L’extraction du charbon, dont la Colombie est un grand exportateur, illustre parfaitement les schémas d’une violence qui ronge le pays depuis plus de 60 ans.

Le charbon : un cas d’école

La Colombie est un des 10 plus grands exportateurs de charbon au monde, 5ème exportateur pour le charbon thermique (charbon utilisé pour alimenter les centrales électriques aussi dénommé houille) et 4ème pour le coke (charbon utilisé dans la sidérurgie) [4]. La production totale du pays avoisine les 90 millions de tonnes selon l’Agence Nationale Minière [5].

Avec plus de 46 millions de tonnes produites, le César est le département qui contribue le plus à cette production. Si l’on ajoute les 31 millions de tonnes produites dans la Guajira (principalement dans la mine du Cerrejon [6], une des plus grandes mines à ciel ouvert du Monde), c’est du Nord-Est du pays, frontalier du Venezuela, que provient l’essentiel de la production de charbon colombien.

Le charbon est une matière solide. Elle est dès lors plus difficile à transporter que le pétrole ou le gaz [7]. C’est pourquoi elle est souvent utilisée localement, là où elle est extraite. Ce n’est pas le cas du charbon colombien, qui est majoritairement exporté. Bien que la production colombienne de charbon ne représente que 1,2% [8] de la production mondiale, ce même charbon représente plus de 10% du commerce mondial.

En 2018, un quart du charbon colombien exporté l’était vers l’Union européenneUnion européenneOu UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L\'Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007). (En anglais : European Union) (principalement charbon thermique vers les Pays-Bas, l’Espagne, le Portugal et le Royaume-Uni) [9] ! Malgré la volonté de l’UE de diversifier ses sources d’approvisionnement, le marché européen est fortement lié au charbon colombien. Entre 15 et 20% du charbon importé dans l’UE provient de Colombie [10].

Ce sont sans surprise les entreprises étrangères qui gèrent le plus gros de la production : l’américaine Drummond Ltd (mines El Descanso et La Loma), la suisse Glencore [11] (mines Calenturitas, La Jagua y Yerbabuena) ainsi que le consortium qui gère la mine d’ El Cerrejon [12] (Anglo-American (USA), BHP Billiton (Australie) [13] et Glencore).

Si la Colombie est ainsi devenue un acteur important dans le secteur du charbon, ce n’est pas seulement grâce à ses considérables réserves de matériau (estimées pouvoir fournir du charbon pour 180 années encore), mais aussi à cause de la faible régulation du secteur, de sa faible imposition fiscale et de la faiblesse des législations sociales et environnementales. Ainsi, pendant que les exportations colombiennes de Drummond croissaient, la maison mère fermait des mines et licenciait ses travailleurs syndiqués en Alabama [14].

Une histoire de violence

Au début des années 1980 dans le César, l’exploitation artisanale du charbon côtoyait quelques entreprises colombiennes actives dans le secteur. C’est à la fin de la décennie, en 1989, que commence réellement l’épopée carbonifère dans ce département avec l’arrivée de l’entreprise Drummond qui bénéficie d’une concession de 10.000 hectares à La Loma, municipalité d’El Paso. En 1995, c’est au tour de l’entreprise suisse Glencore de s’installer dans le César et dans la Guajira voisine.

La région du César a été dès les années 70 une région où différentes guérillas ont été actives. Terres d’injustices [15], celles-ci ont participé, appuyé ou instrumentalisé les luttes paysannes et syndicales. Avec l’arrivée de la grande exploitation minière, les guérillas, spécialement l’ELN (Armée de Libération Nationale), ont eu la possibilité d’étendre leurs opérations : financement par les enlèvements et les rançons, attaques contre les infrastructures et soutien aux luttes des travailleurs [16]. En quelques années, la prise d’otages est devenue monnaie courante au César, atteignant le chiffre de 436 personnes séquestrées en 2001, dont plusieurs cadres et travailleurs des entreprises minières.

Au milieu des années 90, des commerçants, politiciens et éleveurs font appel aux Autodéfenses Paysannes de Cordoba et Uraba (ACCU pour ses sigles en espagnol) [17] pour combattre les guérillas. C’est donc à cette époque que commence la grande offensive paramilitaire dans le Nord-Est colombien, particulièrement dans la zone minière où elle a pu croître grâce au financement des grands entrepreneurs, des liens avec la force publique, les CONVIVIR, [18] et les services de sécurité privés des grandes entreprises minières. Les entreprises en question réfutent tout contact avec les paramilitaires. Cependant, l’assassinat de plusieurs syndicalistes ainsi que certains témoignages de paramilitaires démobilisés [19], laissent penser que plusieurs rencontres ont eu lieu entre les directions d’entreprises et les paramilitaires actifs dans la région.

Les paramilitaires ont tout d’abord servi à protéger les voies de communication pour les transporteurs et les intérêts de certains propriétaires terriens qui se sont approprié violemment des terres pour les revendre par la suite aux entreprises minières [20].

L’affaire est bien huilée. Après avoir menacé et fait fuir les familles, ces dernières sont contactées par des intermédiaires pour vendre leur terre. Dans la plupart des cas, les familles appauvries n’ont d’autre choix que de vendre. Ensuite, il ne reste plus à l’intermédiaire qu’à vendre la terre aux grandes exploitations minières pour 5, 10 ou 20 fois son prix d’achat [21].

Ainsi, avec l’arrivée de Drummond et de Glencore, le César est non seulement devenu un des épicentres de l’économie colombienne, mais aussi un important foyer du conflit armé. Dans ce département, on dénombre entre 1985 et 2015, 300.000 personnes déplacées, 40.000 personnes assassinées, 2.760 enlèvements et 1.936 disparues [22].

La pression sur la terre et la spéculation sur les titres miniers alimentent le déplacement forcé et la violence armée. Les municipalités minières de La Jagua, Becerril, Codazzi, El Paso et Chiriguana ont connu entre 1996 et 2006, plus de 55.000 cas de déplacements forcés et près de 6.000 assassinats pour un territoire qui ne compte pas plus de 140.000 habitants [23].

Du vol des terres au vol des élections

En 2012, le président Juan Manuel Santos (celui qui signera l’accord de Paix avec les FARC-EP) promulgue une loi sur la restitution des terres, ouvrant aux paysans dépossédés un chemin pour récupérer leurs biens [24]. Mais le chemin est parsemé d’embûches… Retards, corruption, refus, lacunes et erreurs dans les investigations de l’Unité de Restitution des Terres [25] sont autant de freins à la restitution effective [26].

Comme certaines élites craignent que ce processus mette en lumière la responsabilité de l’État colombien, des grandes familles industrielles et des propriétaires terriens dans le conflit armé, elles s’emploient à entraver l’éclaircissement des faits, et s’opposent dans la pratique au processus de restitution. De plus, le décret qui permet de s’inscrire comme requérant de terre arrive à son terme et ne sera pas prolongé. Mais la droite dure, de retour au pouvoir, propose des modifications de la loi avec l’objectif de légaliser les terres spoliées [27].

Depuis l’entrée en vigueur de la loi, plus de 50 requérants de terres ont été assassinés [28]. La bataille pour la terre, cause première du conflit colombien, n’en finit pas de produire ses morts…

Vers une responsabilisation des entreprises ?

Accusées de participer à la violence dans la région, les entreprises minières ont, ces dernières années, développé toute une série d’initiatives pour changer la réputation sulfureuse de la filière carbonifère : participation au Groupe de travail Droits Humains et Charbon avec les autorités publiques et les associations qui finalement dénoncent l’assassinat de militants sociaux et environnementaux [29] ou les liens tissés avec le réseau Bettercoal [30], une initiative des principaux acheteurs de charbon pour « verdir » la filière.

Malgré ces initiatives volontaires du secteur, les choses bougent peu sur le terrain. L’argent de l’extraction du charbon continue d’alimenter la guerre et la corruption, sans parler des dégâts que cette industrie inflige à l’environnement…

À l’heure où le tourisme se développe en Colombie, gageons que les milliards d’euros de cette industrie naissante ne viennent pas remplir les caisses de ceux qui ont fait de la guerre leur principale source de revenus.

L’initiative Bettercoal
En 2012 [31], les principales entreprises européennes de production d’énergie lancent l’initiative Bettercoal dont l’objectif est de « promouvoir l’amélioration continue de l’extraction et de l’approvisionnement du charbon au profitprofitIl s'agit du profit attribuable à la société, au groupe. Exemple : lorsqu'une filiale est détenue à hauteur de 50% par le groupe A, seuls 50% des profits de cette filiale est attribué au groupe A. On parle aussi du {{profit net du groupe}}. de toutes les personnes affectées par l’industrie, les travailleurs et les communautés des zones minières ». Aujourd’hui, 12 entreprises sont membres de Bettercoal : Drax, Edp, Enel, Engie [32], Esb, Fortum, Jera, Gaz Naturel Fenosa, Orsted, RWE, Uniper et Vattenfall. BOZ, EMO, OBA et Rietlanden Terminals en sont membres associés [33].
Bien que l’initiative couvre une partie considérable du marché énergétique européen et propose un protocole d’évaluation pour les mines qui fournissent du charbon à l’Europe, des doutes subsistent sur sa capacité à apporter des solutions concrètes aux populations qui souffrent des conséquences de l’exploitation minière [34].
En effet, Bettercoal est avant tout une initiative d’entreprises qui ont toutes un intérêt commercial dans le marché du charbon. De plus, le flou persiste quant à la possibilité pour les groupes affectés de participer à l’évaluation des mines.
En outre, les données fournies par Bettercoal ne permettent pas de déterminer avec précision les mines qui fournissent les entreprises productrices d’énergie ; ainsi, la transparence de la chaine d’approvisionnement reste toute relative.
Finalement, l’initiative Bettercoal se concentre sur la responsabilité sociale des entreprises dans une perspective de futur, esquivant ainsi la responsabilité des entreprises minières et de leurs acheteurs dans les violations passées des droits humains.

 


Pour citer cet article :

Sebastian Franco, "Colombie : la sulfureuse filière carbonifère", Mirador, octobre 2019, texte disponible à l’adresse :
http://www.mirador-multinationales.be/analyses/secteurs-suivis/article/colombie-la-sulfureuse-filiere-carbonifere




[1Dont un secteur, déçu par les atermoiements de l’État, a décidé de reprendre les armes en août 2019.

[6Voir le dossier « A qui profite l’exploitation du charbon colombien » par Raf Custers, Gresea, http://www.gresea.be/Dossier-A-qui-profite-l-exploitation-du-charbon-colombien

[10L’UE dépend chaque année un peu plus des ressources énergétiques extérieures, avec un taux de dépendance énergétique qui dépasse les 55%.
Voir https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/Energy_production_and_imports#More_than_half_of_EU-28_energy_needs_are_covered_by_imports

[11Plus d’informations sur ce groupe à l’adresse : http://www.mirador-multinationales.be/secteurs/mines/article/glencore

[12Voir le dossier « A qui profite l’exploitation du charbon colombien » par Raf Custers, Gresea.

[14Mineria de carbon – Drummond – Prodeco – Murray Energy – Cesar : Analisis Dinamica de actores & acciones, Universidad Nacional de Colombia, 2017.
https://conflictos-ambientales.net/oca_bd/media_references/view/1564.

[15Le César a connu d’importantes luttes pour la terre avec un acteur central, l’Association Nationale d’Usagers Paysans (ANUC). D’autre part, l’arrivée de la palme africaine dans la moitié du XXe siècle fut le prélude à d’importants conflits sociaux sur la propriété de la terre et sur les conditions qui régissent son exploitation. Les propriétaires terriens ont très vite assimilé les revendications sociales à la lutte guérillera, déclenchant ainsi une guerre sale contre celles et ceux qui réclamaient des terres et de bonnes conditions de travail.

[16Centro Nacional de Memoria Historica « La maldita tierra : guerilla, paramilitares, mineras y conflicto armado en el departamento de Cesar », Bogota, 2016.
http://www.centrodememoriahistorica.gov.co/informes-2016/la-maldita-tierra

[17Groupe paramilitaire fondé par les frères Fidel, Carlos et Vicente Castaño qui deviendra en 1997 les AUC, Autodéfenses Unies de Colombie.

[18Coopératives de Vigilance et de Sécurité créées par le gouvernement pour défendre la population civile, mais qui sont devenues l’habit légal des groupes paramilitaires.

[19Fiscalia General de la Nacion, Unidad de Justicia y Paz, Version libre de Salvatore Mancuso, alias El Mono, Mayo 2007.

[20Ibidem.

[21Ibidem.

[22Centro Nacional de Memoria Historica « La maldita tierra : guerilla, paramilitares, mineras y conflicto armado en el departamento de Cesar », Bogota, 2016.

[23Ibidem.

[24Selon les estimations, entre 2 et 6 millions d’hectares de terres ont été volés en Colombie.

[31Faut-il y voir une relation avec la signature prochaine de l’accord de libre-échange entre la Colombie et l’Union européenne ?

[33Ibidem.

[34El lado oscuro del carbón ; la violencia paramilitar en la zona minera del Cesar, Colombia, Marianne Moor et Joris van de Sandt, PAX, Utrecht, 2014.
https://paxencolombia.org/wp-content/uploads/2016/11/PAX-el-lado-oscuro-del-carbon-v3.pdf