Carte d'identité

Secteur Énergie
Naissance 1890
Siège central Londres
Chiffre d'affaires 238,8 milliards d’euros
Bénéfice net 1,7 milliard d’euros
Production pétrole, gaz
Effectifs 93 000 personnes
Site web http://www.shell.com/
Président Ben van Beurden
Comité d'entreprise européen oui

Ratios 2015

 
Marge opérationnelle % 1,49
Taux de profitprofitIl s'agit du profit attribuable à la société, au groupe. Exemple : lorsqu'une filiale est détenue à hauteur de 50% par le groupe A, seuls 50% des profits de cette filiale est attribué au groupe A. On parle aussi du {{profit net du groupe}}. % 1, 17
Taux de solvabilité % 35, 23
Taux de dividende % 483, 24
Part salariale % 35, 84
Taux de productivité (€) 462 930
Fonds roulement net (€) 20, 6 milliards

Historique

Origines : des coquillages au transport de produits pétroliers

En 1833 Marcus Samuel Senior, antiquaire et commerçant londonien achetant des bibelots sur les docks Est de Londres, décide d’étendre son activité vers l’exportation de coquillages provenant d’Asie, ceux-ci étant prisés comme ornement de décoration d’intérieur [1]. Très vite, il se lance dans l’import-export de produits d’Asie : textile, riz, soie ou encore sacs de poivre. Les fils Samuel, Marcus Jr et Samuel, rejoignent ce marché et profitent du réseau de confiance qu’avait établi leur père Marcus Samuel Senior avec les grandes maisons de négoce britanniques de Hong Kong, Bangkok, Manille, Singapour, Calcutta et d’autres régions d’Extrême-Orient [2].

Darya Garegani

En 1890, Marcus Samuel fils se rend dans le Caucase pour faire des prospections et y constate l’utilité des bateaux-citernes. Il parcourt alors l’Extrême-Orient en vue de convaincre les négociants écossais de faire affaire avec lui afin que sa nouvelle affaire commerciale puisse voir le jour. Selon lui, les navires-citernes impliquent une diminution des frais de transport, car ils permettent de contenir le kérosène expédié dans des réservoirs - au lieu de caisses -, ce qui assure un gain d’espace, de poids et de coûts de l’affrètement au litre. Seule ombre au tableau : ils n’existent pas (encore).

C’est ainsi que M. Samuel entreprend la conception des plans pour ce nouveau type de bateau-citerne. The Economistrésumait à l’époque le projet ambitieux : « [...] le projet assurément semble plein de promesses. Car, au lieu d’envoyer des cargaisons de pétrole dans des caisses coûteuses à fabriquer, dont la manutention entraine des frais, qui sont facilement endommageables et qui ont toujours tendance à fuir, les promoteurs ont l’intention de faire voyager le produit dans des navires-citernes à vapeur via le canal de Suez et de décharger la cargaison là où la demande est la plus grande dans des réservoirs d’où il sera facile d’approvisionner les consommateurs ». En somme, une avancée importante d’un point de vue technologique.

Autre ombre au tableau, l’accès au canal de Suez leur était interdit pour des impératifs de sécurité. Or, l’emprunter aurait permis un gain de 6500 km et, par la même occasion, de réduire les coûts de transport, un avantage considérable par rapport à la Standard Oil [3]. Le 5 janvier 1892, Marcus Samuel obtient, après de maints efforts, l’accord officiel britannique pour le passage de ses navires-citernes par le canal de Suez.

Le Murex (nom d’un coquillage) est le premier navire-citerne de Samuel et il traverse pour la première fois le canal de Suez le 23 août 1892, ce qui affole la Standard Oil qui n’y était jamais parvenue faute d’autorisation. Les pronostics de Samuel étaient bons : le kérosène se vend partout et il était déjà trop tard pour que la Standard Oil ne le concurrence en cassant ses prix. De surcroît, la Standard Oil continue à emprunter le Cap de Bonne Espérance, c’est-à-dire à contourner l’Afrique, un long détour comparé au passage par le canal de Suez.

Presque trop beau pour être vrai ….

Petit problème : les locaux de la région sont habitués aux bidons de pétrole bleus (contenant le kérosène) de la Standard Oil qu’ils ont pour habitude de recycler à plusieurs fins telles que la construction de passoires à thé ou encore des cages à oiseaux. Cet élément, Marcus Samuel et les maisons de commerce d’Extrême-Orient n’en avaient pas tenu compte et se retrouvent alors avec du kérosène invendu sur les bras… Face à cette situation critique, M. Samuel opère un coup de maître : il fait fabriquer des bidons rouges dans les ateliers locaux détenus par les maisons de commerce en Extrême-Orient à partir des plaques d’étain qu’il leur envoie, tout ceci dans l’unique but de concurrencer les bidons bleus de la Standard Oil qui, par comparaison, ont souvent mauvaise mine après leur long voyage en bateau. C’est bidon rouge contre bidon bleu ! Le tour de main de M. Samuel fonctionne et à la fin de l’année 1893, dix autres navires, portant des noms de coquillages, voient le jour. En 1902, 90% du pétrole transporté via le canal de Suez provient des bateaux appartenant au groupe de Samuel.

Les frères Samuel créent en 1893 la société de transport et de stockage des produits pétroliers dans les ports, la Tank Syndicate. Elle se compose des deux frères, des maisons de commerce de l’Extrême- Orient et de Fred Lane (courtier maritime et conseiller de Samuel). Et les pertes et profits sont partagés afin de pouvoir tenir tête à l’empire que représente la Standard Oil.

À partir de 1896, les frères Samuel s’intéressent de plus près au marché du pétrole lors de leurs allées et venues au Japon. Leur neveu, Mark Abrahams, est envoyé par ces derniers dans la région du Kotai, à l’est de Bornéo, en vue d’y débuter une concession pétrolière. Cet intérêt soudain pour le commerce du pétrole s’explique par le fait que les investissements dans les bateaux-citernes et leurs installations de stockage nécessitent un apport de pétrole plus régulier, d’autant plus que le contrat d’approvisionnement de pétrole russe de Samuel arrive bientôt à terme ce qui le met dans une position inconfortable. À l’époque M. Samuel dépend de la bonne volonté des Rotschild de renouveler ou non son contrat d’approvisionnement pour le pétrole russe et rien ne lui garantit que ces derniers ne favoriseront pas son concurrent direct, la Standard Oil.

La Tank Syndicate est rebaptisée en 1897 « Shell Transport and Trading Company » et afin de s’assurer que les maisons de commerce qui la composent lui restent loyales, Samuel nomme ces dernières actionnaires. Cette société rassemble l’ensemble des intérêts dans les bateaux-citernes et dans le pétrole des Samuel, ainsi que les intérêts des installations de stockage des différentes maisons de commerce.

Royal Dutch et Shell, une alliance inévitable

Pendant ce temps en Indonésie dans les jungles de Sumatra, la compagnie hollandaise Royal Dutch, fondée en 1890 par Aeilko Gans Zijlker, s’impose progressivement sur les marchés asiatiques et détient d’ailleurs la province qui est troisième productrice de pétrole mondiale. Après quelques débuts tumultueux et difficiles, la compagnie finit par prospérer et se développe rapidement sous J-B Auguste Kessler qui décèdera en 1900 et dont la direction sera ensuite confiée à Henri Deterding. La compagnie hollandaise fait l’objet de nombreuses convoitises, notamment de la Standard Oil, mais aussi de la Shell Transport and Trading Company de Samuel.

À la fin du 19e siècle, deux agences de distribution de pétrole raffiné sont présentes en Asie : Shell et la Royal Dutch, compagnie pétrolière prospérant sous la direction d’Henri Deterding dans les Indes néerlandaises, qui constitue d’ailleurs un rival de taille. À elles deux, elles détiennent le monopolemonopoleentreprise qui détient une exclusivité dans la vente d'un produit. N'ayant pas de concurrent, elle peut fixer elle-même ses prix et obtenir une rente monopolistique. Par extension, on appelle monopole toute grande compagnie qui a un pouvoir tel sur le marché qu'elle agit presque comme un monopole. (en anglais : monopoly) de plus de la moitié des exportations de pétrole russe ou en provenance d’Extrême-Orient. À la fin des années 1896/1897 des discussions très intenses sont engagées entre Royal Dutch et M. Samuel en raison des visions différentes de leur dirigeant respectif. Même si en apparence il était question d’intérêt mutuel, les frères Samuel ambitionnaient un accord de distribution avec la Royal Dutch alors que cette dernière ne recherchait rien de plus qu’un accord de direction commune dans la région. Dans un échange entre les deux compagnies en 1897, M. Samuel écrit : « Nous sommes absolument certains qu’à la longue un accord devra être conclu entre nous, sinon une concurrence ruineuse pour l’un comme pour l’autre se déchaînera ». S’associer semblait donc s’imposer.

Deux hommes, deux caractères, deux visions pour une compagnie

Les deux caractères forts différents des deux hommes à la tête de ces deux sociétés parviennent difficilement à trouver un terrain d’entente pour entamer les discussions d’un combinat, chacun convoitant la place de dirigeant. Marcus Samuel est un homme aventureux, dépourvu d’un sens de l’organisation, doté d’une vision audacieuse et obstinée, et motivé par un certain statut social. Henri Deterding est un homme dynamique et déterminé, animé avant tout par une volonté de gagner de l’argent et désirant secrètement, à terme, diriger seul cette entreprise pétrolière mondiale. Une concurrence ruineuse entre les deux les aurait conduits à leur perte, ce que réalise rapidement Deterding qui amorce des négociations en faisant appel à un intermédiaire pour les mener à bien : il s’agit de Fred Lane. Grâce à Lane, la direction des pourparlers prend une dimension plus pragmatique : la fusion s’avère être privilégiée à l’accord de distribution commune. En effet, avec un tel accord, une importante quantité de pétrole se serait retrouvée sur le marché avec des prix au plus bas, or il était nécessaire de contrôler la production en même temps que la distribution, ce que facilitait justement la solution de la fusion.

Les discussions entre Deterding et Samuel ne rassurent pas la Standard Oil qui redoute de se retrouver sur la touche. La compagnie s’empresse alors de faire des propositions à M. Samuel et à H. Deterding, qui sont déclinées à tour de rôle.

Après un bras de fer intense de plusieurs années entre M. Samuel et H. Deterding, un accord est finalement conclu dans lequel Deterding triomphe en limitant le contrôle de M. Samuel à la gestion de la Shell (en tant que président) et en se réservant la position de directeur général et gestionnaire d’affaire quotidienne. De cet accord résulte ainsi la création de la nouvelle compagnie « Shell Transport Royal Dutch Petroleum Company » par après connue sous le nom de Dutch britannique. Cette alliance attire également les Rotschild en 1902. Finalement, un nouveau combinat plus grand incluant les Rotschild se conclut : l’Asiatic Petroleum Company. Ces combinats et accords n’étaient que des étapes préalables à la fusion finale qui tomba à point nommé au moment où les affaires de Shell se détérioraient peu à peu.

La raison principale de la fusion des groupes Royal Dutch et Shell réside dans le fait que les deux compagnies exerçaient des activités complémentaires. À l’époque Royal Dutch est active dans l’extraction du pétrole dans les Indes néerlandaises et Shell Transport effectue des opérations diverses en Extrême-Orient (du commerce de coquillages au transport de produits pétroliers) [4]. Ne pas s’allier aurait davantage accru leur concurrence. Or une union renforçait leur position dans l’industrie du pétrole. De plus à ce moment-là, la survie de Shell ne tient plus qu’à un fil et seule une fusion pouvait sauver la compagnie, ce qui permis à Deterding de négocier une répartition qui lui était plus favorable. Deterding avait couvé ce stratagème pendant 5 ans et il fonctionna : Royal Dutch-Shell devînt le concurrent de la Standard Oil .

1907 : création et ascension continue et inattendue du groupe Royal Dutch Shell

Finalement en 1907 l’union entre Royal Dutch et Shell est scellée - après cinq ans de discussions et de désaccords, Henri Deterding ressort vainqueur en obtenant que la Royal Dutch détienne 60% des parts et Shell 40%. Ensemble les deux sociétés détiennent respectivement – et au prorata de leur part,- une partie du capital des filiales d’exploitations et deviennent des sociétés de holding. Ainsi la Royal Dutch est cotée à la bourse d’Amsterdam et la Shell au London Stock Exchange et chacune a son bureau respectif à La Haye et à Londres.

Il s’ensuit une période prospère pour le groupe Royal Dutch-Shell sous la direction de l’emblématique Henri Deterding, surnommé « le Napoléon du pétrole ». Grâce à la fusion, le groupe émergeant peut étendre son marché et augmenter son prix de revient en baissant ses coûts de transport, il augmente sa productivité et s’impose comme le rival de la compagnie américaine Standard Oil.

Entre 1910 et 1914, le groupe Royal Dutch-Shell a un nouvel objectif : investir le marché américain afin de faire front à la guerre du pétrole menée par la Standard Oil (méthode consistant à casser les prix). La Standard Oil, basée aux États-Unis et en Europe, jouit à l’époque d’une stabilité financière due à la stratégie suivante : casser les prix en Europe en maintenant les prix élevés aux États-Unis, ce qui permet de combler les pertes subies en Europe par les bénéfices réalisés aux États-Unis. Entre 1912 et 1913, la Royal Dutch-Shell débarque sur la côte Ouest des États-Unis et y ouvre une usine de distribution de pétrole en provenance de Sumatra ainsi qu’une usine de production en Californie. Au même moment, Mark Abrahams neveu de Marc Samuel, est envoyé à Tulsa dans l’Oklahoma, au cœur du fief de la Standard Oil, afin d’y acheter plusieurs concessions pétrolières qu’il regroupera ensuite sous la société « Roxana Petroleum ».

Après la fusion, Royal Dutch-Shell se mondialise rapidement malgré l’impact de la Première Guerre mondiale et de la grande dépressiondépressionPériode de crise qui perdure, avec une croissance économique lente et un chômage important. C'est l'équivalent d'une crise structurelle. (en anglais : depression).. Dès 1925, commence une période de surproduction du pétrole qui suit la pénurie de pétrole caractéristique de l’après-guerre. Cette surabondance accroit la concurrence entre Royal Dutch-Shell et Standard Oil et se traduit par la guerre des prix pratiquée par Shell en 1927 aux Indes, en réaction au refus de la Standard Oil de mettre un terme aux achats de pétrole russe. Une lutte de baisse des prix s’opère entre les deux rivaux, mais cette situation est résolue suite à une rencontre, en 1928, entre les trois géants pétroliers de l’époque : la Standard Oil of New Jersey, Royal Dutch-Shell et l’Anglo-Iranian qui vont former un cartel cartel Association de plusieurs entreprises d'un secteur en vue de réglementer la production de celui-ci : maintenir un même prix de vente sur le marché, se répartir des quotas de production, etc. (en anglais : cartel, mais souvent coalition, syndicate ou trust)–accord d’Achnacarry- et énoncer une série de principes régissant un partage méticuleux du marché. La société s’adapte ainsi au gré des fluctuations économiques internationales malgré la nationalisation de ses intérêts au Mexique et en Russie. À l’issue de la 1ère Guerre mondiale, Royal Dutch-Shell fournit 75% de la production mondiale de pétrole –à l’exception des États-Unis. Au cours des années qui suivent la Seconde Guerre mondiale, les actifs de la Royal Dutch-Shell s’élèvent à 6 milliards de dollars, sa production de pétrole s’élève à 90 millions de tonnes par an (sans compter les 28 millions de tonnes issues des contrats d’achat à long terme) et son chiffre d’affaires total atteint 7,5 milliards.

La gestion de Deterding a souvent été considérée comme chaotique cela n’a pourtant pas empêché Shell d’avoir une certaine habilité à remettre le pied à l’étrier. Comment expliquer que cette société « a toujours été la société qui ne devait pas fonctionner » pour reprendre les mots de James Bamberg dans sa critique de l’ouvrage « l’Histoire de Shell » ? Le secret de la Royal Dutch-Shell réside peut-être dans le fait que ses ressources étaient stratégiquement dispersées dans le monde, lui permettant ainsi de réduire le coût des transports de marchandises et donc leur prix ? À titre d’exemple, en 1960, 40% de la production de Shell est issue du Venezuela, 17% des États-Unis et 25% du Moyen-Orient. Mais son secret réside également dans sa résilience aux évènements qui ont marqué l’Histoire.

La Seconde Guerre mondiale et le soutien de Shell au régime nazi

Le soutien, entre autres financier, du groupe pétrolier au régime nazi fait ainsi partie de l’histoire de Shell. Henri Deterding était un homme aux tendances fascistes et plutôt sympathisant du nazisme. Ce dernier a assuré un approvisionnement à l’Allemagne jusqu’en 1936, moment où il a pris sa retraite. Par la suite, les successeurs de Deterding ont continué dans la lancée nazie de leur prédécesseur en maintenant l’approvisionnement de l’Allemagne tout au long de la Seconde Guerre mondiale et en se conformant à la politique antisémite prônée par Hitler vis-à-vis des employés juifs de la Bataafsche (société appartenant au groupe Royal Dutch Shell).

« Royal Dutch Shell plc »

En 2004, la société se constitue sous une nouvelle structure avec un nouveau nom « Royal Dutch Shell plc ». Elle est cotée à la Bourse de Londres, mais son siège administratif et financier demeure aux Pays-Bas. Au 1er juin 2017, Shell est classée, selon Forbes, 20e dans le classement des plus grandes entreprises cotées au monde.

« Shell c’est le Nigéria, autant que le Nigéria, c’est Shell » [5] ?

Le Nigéria est le premier pays d’Afrique producteur de pétrole et le huitième exportateur de pétrole. Principalement 70 à 80 % des revenus du gouvernement du Nigeria sont issus du pétrole [6] et le groupe Royal Dutch-Shell produit et contrôle 50% de la production pétrolière totale du pays.

La présence du groupe anglo-néerlandais au Nigéria date de l’époque coloniale britannique. En 1937 Shell obtient un ticket d’entrée via la Shell d’Arcy (joint-venture entre les autorités britanniques et la compagnie) pour débuter les explorations pétrolières. En 1958, le groupe Royal Dutch-Shell s’installe stratégiquement dans la région pétrolifère du Delta du Niger où il avait découvert deux ans plus tôt du pétrole pouvant être commercialisé. À l’époque, le groupe dirige la principale joint-venture (firme à capitaux mixtes) du pays par le biais de sa succursale Shell Petroleum Development Company et détient une concession exclusive sur les meilleurs gisements pétroliers dont elle cède ultérieurement une partie au gouvernement nigérian.

Les filières énergétiques, principale activité de Shell

Cette région du Nigéria regorge de possibilités en matière d’exploitation non seulement en raison des coûts de production peu élevés, mais aussi en raison du fait qu’à lui seul, le Nigéria représente 60% du potentiel de l’Afrique Noire en termes de réserves connues de pétrole. Qui plus est, le pays dispose d’une importante réserve de gaz naturel associé à l’exploitation pétrolière. Dans les années nonante, 70 à 75% de son gaz est brûlé, ce qui incite rapidement Shell (et Chevron) à envisager l’exploitation de ces combustions dans la région. Cela débouche en 1995 sur la signature par Shell, alors leader d’un consortium gazier au Nigeria regroupant la Nigerian National Petroleum corporation (NNPC) Shell, Elf et Agip sous la Nigeria Liquefied Natural for Corporation (NLNG), du contrat contenant le projet d’exploitation de gaz naturel à l’exportation. Parallèlement, Shell prend part aux contrats de fourniture de gaz à l’autorité nationale (National Electric Power Authority) chargée d’approvisionner le pays en électricité.

Shell se positionne sur tous les segments des activités gazières et pétrolières, de la vente, du raffinage, de la pétrochimie, de l’extraction de gaz et de pétrole ou encore de la prospection de gisements.

Récemment, la compagnie a obtenu avec les sociétés suisses Gunvor et Vitol, l’autorisation pour démarrer en 2020 un projet inédit : il s’agit du projet Fortuna FNLG qui prévoit la première installation de liquéfaction de gaz naturel dans les eaux profondes en Afrique [7].

Accidents et pollution de la région du Delta du Niger

Les déversements de gallons de pétroles dans le Delta du Niger sont fréquents et les activités pétrolières de Shell sur les terres Ogoni dans le Delta jusqu’en 1993 ont abouti à une pollution massive de l’environnement.
À titre d’exemple rien qu’entre 1982 et 1992, 27 accidents ont été recensés parmi lesquels 1,6 million de gallons de pétrole ont été déversés dans le Delta. Outre les déversements de pétrole, il faut mentionner la pollution résultant de la combustion de gaz naturel qui augmente les maladies et impacte la productivité agricole sans parler des pluies acides retombant sur celles-ci [8]. Dans les années 1980, Shell fait face à des plaintes locales concernant le taux de pollution élevé résultant de ses infrastructures vétustes. Fait que le groupe pétrolier refuse d’admettre comme étant la cause du niveau de pollution. Ce dernier considère que les accidents pétroliers dans la région résultent essentiellement de sabotages délibérés souvent motivés par l’octroi de compensations financières. Un rapport d’Amnesty International suggère que la compagnie Shell pourrait être plus impliquée dans les accidents pétroliers que ce qu’elle n’est prête à admettre [9].

En 2011, un rapport du programme des Nations-Unies pour l’environnement est mené durant 14 mois concernant l’état de pollution en terres Ogoni et les mesures de dépollution mises en œuvre par Shell pour y remédier. Le constat est sans équivoque : les dégâts causés nécessiteraient 30 ans pour un nettoyage de la zone et celui-ci est urgent du fait du taux de pollution très important de l’eau potable dans certaines zones, comme c’est le cas à Nisisioken Ogale où les personnes boivent une eau provenant d’un puit contaminé au benzène à un niveau 900 fois plus élevé que celui préconisé par l’OMS [10]. De plus, le rapport remet en cause l’efficacité des mesures entreprises par Shell Nigéria [11] pour nettoyer la zone qui malgré l’arrêt de ses activités depuis 1993, continue à être ravagée de conséquences environnementales déplorables et dont la population locale souffre aussi.

D’ailleurs aucune étude d’impact n’a été menée par la multinationalemultinationaleEntreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d'une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères. (en anglais : multinational) anglo-néerlandaise dans les années 1960/1970 préalablement à l’installation de ses équipements en terres Ogoni quant aux conséquences qu’aurait la mise en place d’une exploitation pétrolière sur l’environnement et les conditions de vie. Une telle démarche aurait permis d’évaluer les risques et effets potentiels de ces exploitations et d’en juger la pertinence. Des requêtes de la communauté Ogoni et d’ONG ont été adressées en vain à Shell pour avoir accès à l’étude d’impact prétendument réalisée par le groupe dans les années 90. Toutefois «  en mars 1994, Shell a permis à un consultant l’accès à cette étude. Le consultant a noté que cette étude semble avoir été menée après la construction des pipelines qui étaient son sujet. La pratique standard est de déterminer l’impact environnemental d’une action avant d’entreprendre l’action. […] le consultant conclut que l’étude manquait d’une expertise sur des impacts significatifs et ne conduisait pas à aider l’autorité planificatrice ou Shell à mettre en place les leviers pour manager effectivement les implications environnementales des opérations de Shell » [12].

Les deux scandales de 1995

En 1995, deux grands scandales ternissent l’image du groupe pétrolier. Le premier fait suite à la pendaison de neuf personnes Ogoni au Nigéria, dont l’écrivain et défenseur de l’environnement Ken Saro Wiwa du MOSOP (Mouvement pour la Survie du peuple Ogoni) [13]. Dans les mois suivant l’exécution des neuf leaders Ogonis, la compagnie insiste et obtient du gouvernement nigérian une augmentation de 10% des revenus pétroliers de l’OMPADEC (Commission de développement des régions productrices de pétrole).
Le second scandale concerne une plate-forme pétrolière dont Shell voulait se débarrasser en la noyant dans l’océan Atlantique.

L’affaire de la plate-forme Brent Spar Buoy

En 1995 Shell avait obtenu du gouvernement britannique l’autorisation de couler sa plate-forme pétrolière désaffectée « Brent Spar Buoy » dans les profondeurs du nord-est de l’Atlantique [14]. Greenpeace a mené une campagne de boycott dénonçant les répercussions écologiques d’une telle démarche sur la faune marine. Cette campagne a débouché sur le boycott des stations Shell en Allemagne et Shell abandonna sa décision de faire couler sa plate-forme [15]. Cette campagne d’envergure eut un impact sur l’opinion publique : le groupe pétrolier perdit 50% de sa clientèle au Royaume-Uni et en Allemagne et le Gouvernement britannique requit à Shell le démantèlement de Brent Spar à terre [16].

Après ces deux scandales Shell est préoccupée par son image publique et adopte en 1998 un Code de conduite. À travers ce Code, elle introduit dans sa stratégie commerciale un nouvel indicateur « droits de l’homme et considérations environnementales ». Le groupe anglo-néerlandais se démarque du reste du secteur et rehausse son image. Shell a appris à s’adapter selon les besoins et les nécessités des situations, du moins en apparence. Plus récemment, en 2011, une des plateformes pétrolières de Shell a fui à 180 km des côtes écossaises, causant l’une des pires marées noires enregistrées depuis 10 ans dans la Mer du Nord.

Impunité de Shell devant la justice ?

En 2005, une action en justice est intentée par une Nigériane, Esther Kiobel, contre la filiale Shell Petroleum Company of Nigeria (SPCN) aux États-Unis avec pour fondement l’Alien Tort Claims Act [17] (instrument judiciaire conférant une sorte de compétence universelle civile aux tribunaux américains). Le litige portait alors sur la complicité de la filiale de Shell avec l’armée nigériane pour des actes de tortures et des meurtres perpétrés à l’encontre de la communauté Ogoni [18]. Le 17 avril 2013, la Cour suprême des États-Unis a considéré que le fondement de l’action en justice (l’ATCA) n’était pas applicable en l’espèce.

Au Pays- Bas, un procès au civil contre Shell s’est tenu le 30 janvier 2013. Sur les cinq plaintes introduites devant le tribunal de grande instance de La Haye, quatre furent rejetées. L’objet de l’unique plainte examinée portait sur une demande de dédommagement pour deux fuites de pétrole survenues en 2006 et 2007 à proximité du village d’Ikot Ada Udo dans la région du Delta du Niger. La filiale Shell Nigéria mise en cause fut condamnée au paiement de dommages-intérêts faute d’avoir mis en place des mesures de prévention empêchant les sabotages ayant causé les fuites de pétrole. Quant à la société mère, elle a été blanchie en l’espèce, car en vertu de la loi nigériane (à laquelle s’est référé le tribunal en vertu des règles de droit international privé), aucune obligation n’incombe à la société mère d’empêcher ses filiales de causer des préjudices aux tiers. Selon Reuters, la condamnation d’une société pétrolière pour le manque de prévention empêchant les sabotages est inédite [19]. D’autres comme le Guardian ou l’association les Amis de la Terre, plaignante dans le cas d’espèce, ont estimé que cette affaire était un pas en avant dans la mesure où une multinationale –dont la société mère est établie à La Haye- peut être poursuivie aux Pays-Bas pour des faits de pollution commis à l’étranger [20]. Le groupe Royal Dutch-Shell s’est félicité à l’époque d’avoir été blanchi par le tribunal néerlandais et a continué à nier toute responsabilité quant aux fuites de pétrole dans la région du Delta du Niger.

En 2015 un autre procès aurait dû se tenir, cette fois devant la Haute Cour de Londres, relatif à une action en justice introduite par 15.000 habitants de la communauté de Bodo réclamant des dédommagements suite à la contamination de leurs moyens de subsistance. En l’espèce la fuite de deux oléoducs de Shell dans la ville de Bodo en août et décembre 2008 avait provoqué des marées noires polluant les sols et cours d’eau de la ville de Bodo au Nigéria. D’après le rapport d’Amnesty International, un peu plus de 100.000 barils de brut se sont déversés dans le sol et les eaux, alors que Shell de son côté n’en admet que 4.144 barils… Le groupe s’est débarrassé de cette affaire en concluant un arrangement à l’amiable avec la communauté de Bodo, arrangement prévoyant le versement d’une indemnisation s’élevant à 70 millions d’euros, dont 48 millions distribué à titre de dédommagement individuel.

Contestation des chiffres par le groupe pétrolie r…

Déjà en 2011, la filiale Nigériane de Shell avait admis sa responsabilité pour les fuites de pétrole, mais contestait les chiffres avancés à son encontre et arguait que la plupart du pétrole répandu résultait du sabotage de ses infrastructures.

En novembre 2016, rebelote : un recours est introduit par pas moins de 40.000 Nigérians issus des communautés Bille et Ogale contre le groupe pétrolier et sa filiale nigériane devant la Haute Cour de Londres. La procédure vise à contraindre la société à nettoyer les terres et à remédier à la pollution causée suite aux fuites d’oléoducs de Shell au Nigéria [21]. Pour sa part, le groupe pétrolier est d’avis que les dégâts matériels allégués se situent au Nigéria et qu’ils incombent donc à sa filiale [22]. Le groupe obtient la relocalisation du procès à Abuja au Nigéria, et ceci malgré les contestations du roi Okpabi quant à la légitimité -douteuse- de la justice nigériane qui serait, selon lui, minée par la corruption ambiante. On comprend mieux les inquiétudes quant à la délocalisation du procès lorsque selon The Christian Science Monitor : « étant donné que le Nigeria dépend aujourd’hui fortement de ses recettes pétrolières, les membres des communautés touchées par la pollution craignent que les points en litige ne soient pas pris en compte, au prétexte qu’ils menacent directement les intérêts financiers de la nation ». La Haute Cour de Londres a rejeté ces deux recours introduits contre la compagnie au motif que Royal Dutch Shell ne pouvait pas faire l’objet de poursuites devant les tribunaux britanniques, car elle n’était pas responsable légalement pour les faits de sa filiale nigériane [23].

Une privatisation de l’État par Shell, nouvelle forme d’atteinte à la souveraineté ?

Il n’est pas rare que la compagnie pétrolière ait collaboré à diverses reprises avec les autorités nigérianes -qu’il s’agisse des forces de police, militaires ou du gouvernement fédéral. Le recours par le groupe aux forces militaires afin de réprimer les protestations des populations locales, même pacifiques, contre la présence de ses exploitations pétrolières est un phénomène fréquent au Nigéria.

Afin de contourner des actions de protestations locales dirigées à son encontre, la société a octroyé des indemnités s’attirant ainsi la sympathie des officiels locaux et comptant sur le rôle des forces armées nigérianes pour protéger ses exploitations pétrolières dans la région. Ainsi, Shell a requis l’intervention des forces armées pour mettre un terme à deux répressions en octobre et avril 1993 dans la région du Delta. Ces répressions faisaient suite à une manifestation pacifique de milliers de paysans suite à la destruction d’un champ prêt à la récolte par la pose d’un pipeline ainsi que d’une protestation à cause de la crevaison d’un pipeline. En 1990, la communauté d’Umuechem encercle pacifiquement l’accès à un des puits de pétrole appartenant à Shell exigeant de celle-ci qu’elle fournisse des infrastructures de base en dédommagement des terres qui ont été polluées. Dans ces trois cas, les autorités militaires ont ouvert le feu sur la foule, faisant de nombreux blessés et, à chaque fois, les représentants de Shell ont justifié le recours à l’assistance militaire comme leur incombant dès qu’il existe une menace à la poursuite et à l’exploitation de ses installations pétrolières.

Les opérations de répression menées dans la région ont attiré sur la société pétrolière les regards attentifs de certaines associations [24] accusant celle-ci d’avoir mis à disposition des militaires des véhicules de la société ou de les avoir directement payés pour intervenir dans les répressions, ce que Shell a refusé d’admettre pendant deux ans. Toutefois en 1996, Shell International reconnaît qu’il y a bien eu indemnisations directes des militaires pour leur intervention ainsi que mise à disposition des véhicules de la société. Cette révélation a abouti à un rapport de la Commission des Nations-Unies pour les Droits de l’Homme [25] dans lequel la Commission a fait part de ses préoccupations quant à la souveraineté et à l’indépendance du gouvernement nigérian en matière de préservation des droits des peuples du Delta du Niger.

En plus des indemnités payées aux militaires, Shell a avoué avoir acheté des armes pour la police nigériane dans les années quatre-vingt. Pour Claude Ake, professeur nigérian à l’origine d’une requête d’enquête internationale sur le financement par Shell des opérations punitives de sécurité dans le Delta du Niger, « le simple fait que Shell ait fourni des supports logistiques à l’armée établit une situation où Shell privatise l’État […]. Vous ne pouvez pas à la fois privatiser l’État et affirmer que votre travail de compagnie pétrolière est indépendant de la politique interne de l’État où vous travaillez. Le fait maintenant connu que Shell extrait son pétrole sous protection armée traduit un processus de militarisation du commerce et de privatisation de l’État ». Selon le chef de la Task Force de Sécurité Interne de l’État de Rivers dans un mémo du 12 mai 1994 « les opérations de Shell demeurent impossibles sans que des opérations militaires impitoyables ne soient entreprises pour aplanir les difficultés empêchant les activités économiques de recommencer ». D’ailleurs Shell détenait sa propre force de police, fait révélé par la Commission des Nations-Unis pour les Droits de l’Homme, dont la fonction principale était de faire pression sur les communautés ou personnes protestant à l’encontre du groupe dans le Delta.

Si Shell international reconnaît ses interférences avec l’assistance militaire nigériane, il faut aussi mentionner son influence dans certaines orientations ou actes adoptés par le gouvernement. C’est ainsi que le Petroleum Act de 1969 est adopté : il s’agit d’un acte privant les communautés du Delta du Niger des droits et revenus tirés de l’exploitation du pétrole dans cette région en accordant la propriété des gisements pétroliers au gouvernement fédéral et à … Shell !

La compagnie a reconnu avoir participé au Nigerian Economic Summit, un groupe d’experts nigérians, chargé de formuler des avis et propositions de plans économiques pour le gouvernement militaire du président Abacha. Dans le même genre, le projet Nigeria’s vision 2010 détermine les grandes orientations à suivre dans l’industrie du pétrole.

Shell s’est toujours débrouillé pour que les normes environnementales de l’État correspondent aux standards du groupe. Ou bien elle s’est arrangée pour que ses projets soient en phase (du moins en apparence) avec les standards environnementaux du gisement local comme le projet Camiséa en 1996, lorsque Shell signe avec le Pérou un contrat de licence d’exploitation et d’exploration du gisement pétrolier Camiséa pour une durée de 40 ans. Dès le départ, ce projet « Camiséa » est fortement critiqué, car le gisement pétrolier -faisant l’objet de l’exploitation- se trouve sur un site légalement reconnu comme étant la propriété des populations indigènes d’Amérique latine. Le groupe pétrolier déclare et promet une gestion de cette exploitation respectueuse des communautés locales sur « un modèle de management de l’environnement ». Pourtant un rapport de Project Underground USA et Rainforest Action Network dénonce qu’au cours des années 1996-1997 Shell a violé la plupart de ses engagements avant même que ne débute l’exploitation du gisement de Camiséa [26]. Par exemple, il y a l’absence de garantie d’indemnisation prévue dans la convention en cas d’accidents ou encore le fait que Shell n’ait pas informé à l’époque la communauté indigène de l’existence d’une option dans la convention « d’utilisation des terres » leur permettant de refuser l’installation pétrolière.

Nigéria atteint du syndrome de la malédiction des matières premières ?

Le Nigeria, premier pays producteur de pétrole d’Afrique et huitième exportateur de pétrole dans le monde, est un pays jouissant de richesses que certaines sociétés transnationales ont exploité à leur profitprofitIl s'agit du profit attribuable à la société, au groupe. Exemple : lorsqu'une filiale est détenue à hauteur de 50% par le groupe A, seuls 50% des profits de cette filiale est attribué au groupe A. On parle aussi du {{profit net du groupe}}.. « La malédiction des matières premières » est un phénomène touchant des pays du Moyen- Orient, d’Amérique latine ou encore d’Afrique et est parfois perçu comme la source de conflits locaux ou de la pauvreté. Quand on parle de ce phénomène, on renvoi souvent à l’exemple du déclin espagnol au 16e siècle avec les sous-sols latino-américains exploités. Ces ressources naturelles peuvent apparaître à la fois comme une aubaine et comme une malédiction pour le pays qui en est doté, d’où le concept de paradoxe de l’abondance avancé par TERRY LYNN KARL : s’ils sont riches en termes de ressources naturelles, leur population vit bien souvent dans la précarité. Pour G. CARBONNIER la « malédiction des ressources naturelles » peut avoir des conséquences néfastes sur la croissance économique d’un pays en développement, sur le fonctionnement de ses institutions, mais comporte également des risques de guerre civile [27].

L’abondance de richesses terrestres caractéristique du Nigéria illustre d’une certaine manière ce paradoxe de l’abondance : on pourrait supposer que la richesse de ses terres participe à son émancipation économique, or ce n’est pas tout à fait le cas. La présence du groupe pétrolier Shell dans une grande partie du Delta a eu de nombreuses conséquences indésirables sur l’environnement et sur la vie des peuples de la région.

La question du réchauffement climatique et Shell

En 1991, Shell réalise « Climate of Concern », film documentaire dont le message principal, adressé principalement aux universités et écoles, est un avertissement sérieux sur les futures catastrophes et conséquences du réchauffement climatique, notamment les réfugiés climatiques [28]. Le fait qu’une compagnie aussi importante au sein du secteur pétrolier reconnaisse le danger immédiat des énergies fossiles –et avertisse avec autant de précision- est une chose plutôt rare. Les prédictions de Shell de la montée des eaux (ainsi que le niveau) s’avèrent aujourd’hui exactes, relève le professeur Tom Wigley.

Pourtant, depuis les années nonante le groupe n’a cessé d’investir dans des réserves pétrolières et de faire du lobby à l’encontre d’actions visant à réduire le réchauffement climatique. En effet, le pouvoir du lobby de Shell semble peser dans la balance : en 2014 le groupe anglo-néerlandais convint José Manuel Barroso, alors président de la Commission européenne, d’inscrire pour unique objectif contraignant de l’Union européenne d’ici 2030 un seuil de 27% en matière d’énergies renouvelables et de préconiser l’utilisation du gaz naturel moins polluant que le charbon –en apparence [29] - et beaucoup plus rentable pour l’Union (économie de 500 milliards d’euros par an), argument qui visiblement a conquis le président de la Commission européenne. Le comportement du groupe a ainsi été qualifié de psychopathe en 2015 par l’envoyé spécial du Royaume-Uni pour le changement climatique, car Shell n’a pas cessé d’investir dans les énergies fossiles.

D’ailleurs le 18 novembre 2014, la lauréate Shell, au même titre que Samsung et GDF Suez, a remporté le « prix Pinocchio du développement durable 2014 » [30]. Les jurys du concours ont estimé que Shell, pour sa part, avait été « l’entreprise ayant mené la politique la plus agressive en termes d’appropriation, de surexploitation, ou de destructions des ressources naturelles ». L’ONG Les Amis de la Terre dénonce l’engouement particulier de Shell pour le gaz et le pétrole de schiste à l’étranger. Si ce gaz n’est pas polluant en lui-même, c’est bien sa dégradation qui est polluante, et parmi les polluants les plus dangereux pour la biosphère [31].

Shell impliqué (encore) dans un scandale de corruption

Shell a encore récemment fait la une de sites de quotidiens pour son implication dans une affaire de pots-de-vin avec le gouvernement nigérian concernant un bloc de pétrole important au Nigéria.

L’ONG anti-corruption Global Witness qualifie l’affaire de l’un des plus grands scandales de corruption dans l’industrie pétrolière et pour cause : le groupe anglo-néerlandais Shell et la société italienne Eni (société gazière et pétrolière) conclurent un accord en 2011 prévoyant de verser 1,1 milliard de dollars au gouvernement nigérian, à savoir au ministre du Pétrole au Nigéria Dan Etete et au président Goodluck Jonathan, afin d’obtenir l’accès à la zone pétrolière très prisée « OPL 245 » au Nigéria qui est l’un des plus importants gisements pétroliers d’Afrique [32]. La somme d’un milliard de dollars fut ensuite reversée à la société Malabu Oil and Gas avec laquelle le ministre Dan Etete, accusé pour blanchiment d’argent dans une autre affaire, fit l’acquisition secrète du bloc OPL 245 [33]. Une somme supérieure au budget du ministère nigérian de la Santé en 2016 [34].

Selon les ONG Uncovered Finance et Global Witness et la BBC, le groupe Royal Dutch-Shell savait dès le départ que des sommes occultes avaient été versées à certains dignitaires du gouvernement nigérians destinées à corrompre celui-ci et que Dan Etete se verrait verser une coquette somme sous la table pour l’exploitation du bloc OPL 245 [35]
Or, la société pétrolière s’est évertuée à réfuter, pendant six ans, avoir négocié avec Dan Etete, jusqu’à la récente fuite de mails de Shell révélant un accord frauduleux avec Dan Etete pour s’assurer l’octroi du bloc pétrolier offshore.

Le groupe pétrolier a finalement confirmé qu’il était au courant que ses représentants négociaient l’accès au bloc OPL.

Au début du mois d’avril, Shell à répondu à Global Witness, concernant ses révélations sur le scandale de corruption, que bien qu’il y ait des preuves de paiement de pot-de-vins, l’entreprise nie en avoir eu connaissance.

Conclusion

Un constat doit être fait : la compagnie pétrolière fait plus attention à son image qu’à ses actes. Et le « green washing » auquel elle s’adonne participe à sa stratégie marketing de compagnie soucieuse du monde qui l’entoure. Comme l’exemple du film documentaire publié en 1991 sur le réchauffement climatique dont elle a peut-être omis de tirer certaines leçons ? Ou encore les principes de bonnes conduites en matière de droits humains et de respect de l’environnement dont elle semble pouvoir se prémunir en déclinant la compétence des juridictions occidentales devant lesquelles elle est parfois traduite. Pourtant les faits sont là et semblent si loin du masque de compagnie respectueuse de l’environnement qu’elle arbore. Que ce soit en matière d’environnement, de respect des droits humains ou de développement durable, on voit que les scandales font surface, mettant toujours plus à mal sa réputation et son image qu’elle souhaite contrôler. Il ne fait aucun doute que, dans l’hypothèse où l’écocide venait à être reconnu et inséré en tant que crime dans les statuts de la Cour pénale internationale aux côtés de crime de guerre et de crime contre l’Humanité, Shell ferait partie des nombreuses sociétés transnationales à devoir enfin répondre de ses actes pour les dégâts environnementaux causés par ses activités dont les populations subissent les désastres quotidiennement.


[1« Our beginnings », disponible sur http://www.shell.com/about-us/who-we-are/our-beginnings.html , consulté le 24 avril 2017 à 11h27

[2D. YERGIN, « Les hommes du pétrole. Les fondateurs 1859-1945 », Stock, France, 1991, p.78

[3La Standard oil est une compagnie de distribution et de production de pétrole qui nait dans la deuxième moitié du XXe siècle. Elle est fondée par David Rockfeller. Monopole, la société sera démantelée en 34 sociétés (dont Mobil ou Chevron) en 1914.

[4D. DURAND, « La politique pétrolière internationale : L’hégémonie du cartel international (1928-1960) », Presse Universitaires de France, Paris, 1970, p.6

[5Discours d’Emere Godwin Bebe Okpabi roi de la communauté Ogale au Nigéria lors de sa comparution à Londres le 22 novembre 2016 devant la Haute Cour de Londres.

[6B. CARTON, « Le pétrole en Afrique la violence faite aux peuples, chapitre 2 : Etat de santé du premier producteur africain : le Nigeria, un pays malade de son pétrole », Gresea, Bruxelles, 2000, p.127 ; E. ATCHA, « Pétrole : le Nigéria reprend sa place de 1er producteur », La Tribune Afrique, 6 novembre 2016

[7O. DE SOUZA, « Guinée Equatoriale : Royal Dutch Shell, Gunvor et Vitol présélectionnés pour les off-take du GNL Fortuna », Agence Ecofin, 6 juin 2017

[8E. DAVID, G, LEFEVRE, « Juger les multinationales, droits humains bafoués, ressources naturelles pillées, impunité organisée », MARDAGA, Bruxelles, 2015, p. 32 ; B, CARTON, Op.cit, p.139

[9Amnesty International, « Nigeria : Bad information : oil spill investigations in the Niger delta », 7 november 2013, p. 6

[10AFP, « Pollution au Nigéria : la justice se prononce sur un procès contre Shell à Londres », La Libre, 26 janvier 2017

[11Filiale nigériane de Shell

[12Multinational Monitor (1995), « Nigeria’s drilling fields- Shell oil’s role in repression » Janvier- Février, 1995 IN B. CARTON, Op.cit., p. 138

[13M-H. AUBERT, P. BRANA, R. BLUM, « Pétrole et éthique : une conciliation possible ? », Assemblée Nationale, Paris, 1999, p. 49-50

[14« Brent Spar’s long saga » BBC, 25 novembre 1998

[15F.ROUSSELOT, L. MILLOT, « Shell renonce à couler la Brent Spar. Le projet d’immersion de la plate-forme pétrolière a été abandonnée » Libération, 21 juin 1995 ; M-H. AUBERT, P. BRANA, R. BLUM, Op.cit., p. 48

[16« Pétrole et éthique : une conciliation possible ? » Assemblée nationale, Paris, 1999, p. 49

[17Supreme Court of the United-States, Kiobel vs Royal Dutch Shell Petroleum Co., 17 April 2013, n°10-1491

[18Leila Choukroune, "Kiobel vs Shell" : multinationales et droits de l’homme devant la Cour suprême américaine, Le Monde Economie, 28 janvier 2013

[19Ivana Secularac, Anthony Deutsch, Dutch court says Shell responsible for Nigeria spills, Reuters, 30 janvier 2013

[20John Vidal, « Shell verdict will determine whether firms could be tried for oil spill, The Guardian, 29 janvier 2013

[21BBC, 22 novembre 2016

[22Thomas Cluzel, Op.cit., Franceculture, 23 novembre 2016

[23AFP, « Pollution au Nigéria : pas de poursuites contre Shell », La Libre, 26 janvier 2017

[24Comme le MOSOP, Amnesty International, Environmental Rights Action, Human Rights Watch Africa

[25Rapport de la Commission des Nations-Unies pour les Droits de l’Homme du 16/02/1998 (CDH-N-U- 1998)

[26Project Underground et Rainforest Action Network (1997), « Human rights and environmenal operations information of the Royal Dutch/ Shell group of companies », Independant annual report 1996-1997

[27A. Rosser, « The Political Economy of the Resource Curse : A Literature Survey » IDS Working Papers, n°268, Brighton, Institute of Development Studies, 2006

[28D. CARRINGTON, J. MOMMERS, « « Shell Knew » : oil giant’s 1991 film warned of climate change danger », The Guardian, 28 février 2017

[29V. LEPETIT, « Energies renouvelables : C’est Shell qui a dicté les objectifs de l’Europe », Courrier International, 28 avril 2015

[30Romain Renier, « Communication trompeuse : GDF Suez, Samsung et Shell médaillés d’or du green washing », Alternatives économiques, 19 novembre 2014

[31Auteur inconnu, « L’exploitation du gaz de schiste aux Etats-Unis pollue l’air des européens », Notre Planète, 23 septembre 2015

[32Barnaby Pace, « Shell knew » Rapport, Global Witness, 10 avril 2017

[33Simon Jack, « Shell corruption probe : New evidence on oil payment », BBC, 10 april 2017 ; Robbie Gramer, « Records show Shell’s complicity in massive oil corruption scandal », Foreign Policy, 11 avril 2017

[34Jessica Fino, « Shell admits dealing with convicted money launderer in Nigeria », Economia, 12 avril 2017

[35Aude Massiot, « Shell accusé par des ONG d’avoir privé les nigérians de plus d’un milliard de dollars », Libération, 10 avril 2017